Dans l’herbe encore humide au lever du matin,
La chenille avance avec un calme souverain.
Elle ne possède ni couronne ni palais,
Et pourtant tout son être a la grâce des forêts.
Son corps minuscule ondule comme une rivière,
Avec la lente noblesse d’une secrète lumière.
Elle ne court jamais vers de brillants exploits,
Mais dessine un chemin que le silence croit.
Sur la feuille légère où le soleil repose,
Elle porte un velours plus doux qu’un cœur de rose.
Ses anneaux délicats, ses infimes couleurs,
Semblent cousus à même le tissu des fleurs.
Il y a dans sa marche un art minéral et tendre,
Une leçon de temps que peu savent entendre.
La terre la connaît, le vent la reconnaît,
Le jardin la salue dès qu’elle apparaît.
Verte comme un espoir au bord d’une saison,
Brune comme un vieux bois chauffé dans la maison,
Jaune comme un fragment d’été resté vivant,
Ou noire avec des points comme une nuit d’avant,
Elle change de robe au fil des herbes folles,
Et fait de sa petitesse une beauté qui vole.
On la croit presque rien dans l’immense décor,
Mais elle porte en elle un patient trésor d’or.
Chaque segment frémit d’une volonté pure,
Chaque pas minuscule écrit une aventure.
Elle goûte le monde à la peau des rameaux,
À l’ombre des lilas, aux bords des frais ormeaux.
Sa bouche de silence épargne les paroles,
Et son destin se tisse en spirales frivoles.
Elle ignore l’orgueil des êtres trop pressés,
Les routes sans regard, les jours froissés, cassés.
Elle avance en comptant sur la simple matière,
Sur la feuille, la tige et la bonne lumière.
Quel miracle discret dort dans son humble dos,
Quand elle plie le monde en de si lents sanglots.
Non de tristesse, non, mais de douce contrainte,
Comme si vivre était une admirable étreinte.
La chenille est un vers que le printemps façonne,
Un alphabet vivant que la rosée couronne.
Elle habite le bord, le presque rien, le peu,
Et donne à l’infini la taille d’un aveu.
Son velouté confond la mousse et la prairie,
Sa présence minime agrandit la vie.
On devrait se pencher comme on entre en prière,
Devant ce corps penché sur le pain de la terre.
Car elle a la beauté des choses en devenir,
Le visage patient d’un très ancien désir.
Elle ne brille pas comme un métal superbe,
Mais comme une goutte d’eau suspendue à une herbe.
Elle ne cherche pas le regard des humains,
Et c’est pourquoi son charme est si pur, si certain.
Dans sa lenteur il y a plus qu’une simple pause,
Il y a la profondeur de tout ce qui se pose.
Les arbres la regardent avec gravité,
Comme on suit un poème avant sa vérité.
Sous le ciel traversé d’hirondelles légères,
Elle poursuit sa ligne entre ombres et lumières.
Parfois un fin duvet entoure sa mémoire,
Comme si l’aube avait laissé sur elle une histoire.
Parfois elle est lisse, exacte, presque marine,
Comme un rêve allongé sur la fraîcheur voisine.
L’enfant qui la découvre apprend sans le savoir
Que la grâce la plus haute aime à se faire voir
Dans l’infime, le frêle, et le presque invisible,
Dans ce qui semble au monde inutile ou risible.
Mais rien n’est ridicule à qui sait contempler,
Le moindre être contient un royaume voilé.
La chenille est ainsi, modeste souveraine,
Reine de feuille en feuille et d’aubépine en chêne.
Elle porte l’attente avec sérénité,
Comme on porte une lampe au cœur de l’été.
Son avenir dort là, replié dans sa forme,
Mystère préparé sous un habit conforme.
Elle n’est pas encor le grand battement d’air,
Mais déjà le futur murmure dans sa chair.
Quelle beauté plus rare en ce monde agité
Que cette humble promesse offerte à la clarté.
Elle mange, elle avance, elle habite son heure,
Et fait de chaque instant une lente demeure.
La feuille qu’elle mord devient presque un autel,
Tant son geste est précis, tranquille et naturel.
Elle enseigne sans voix la métamorphose,
Le secret d’être peu pour devenir grandiose.
Dans le creux d’un jardin, sur un simple jasmin,
Elle suit sans trembler son minuscule chemin.
Et moi je vois en elle une sagesse ancienne,
Une manière d’être obstinée et terrienne.
Beauté des chenilles, beauté des commencements,
Beauté des corps discrets promis aux firmaments.
Vous êtes le velours du miracle à l’ouvrage,
La patience en personne écrite sur le feuillage.
Vous faites de la feuille un palais de fraîcheur,
Du plus petit trajet une immense douceur.
Et lorsque vient le soir sur les branches tranquilles,
Je pense avec respect au destin des chenilles.
À leur grâce sans bruit, à leur travail profond,
À l’éclat préparé qu’en silence elles font.
Car la beauté parfois ne cherche ni conquête,
Elle rampe humblement sous les jardins en fête.
Et dans ce lent parcours que tant d’yeux ne voient pas,
Le monde apprend encore à mesurer ses pas.
Alors je bénis l’herbe, et la feuille, et l’argile,
Qui portent avec soin cette splendeur fragile.
Et je dis qu’il suffit d’un regard plus subtil
Pour trouver l’absolu dans un être si gracile.
Ô chenilles, poèmes que la nature écrit,
Vous êtes la douceur dont le vivant s’enrichit.